Dans
Le
deuxième sexe, texte fondateur du féminisme moderne,
s’il en est un, Simone de Beauvoir consacre environ trois pourcent de son
ouvrage à la lesbienne. Un tel pourcentage ne saurait justifier
à lui seul le texte qui suit. Toutefois, l’essai de de Beauvoir
en renversant l’adéquation historique entre sexe et genre, introduit
la nécessité de distinguer entre les données biologiques
le sexe, et le genre produit social et culturel élaboré à
partir de certaines données physiologiques, l’un le masculin, se
posant comme terme de référence tandis que l’autre, le féminin
se voit refoulé dans l’altérité. Ainsi la différence
établie entre les genres apparaît-elle chez Simone de Beauvoir
comme le produit d’un conditionnement à une vision patriarcale où
le féminin est dévalorisé, censuré et nié.Or
la prise de conscience d’un tel conditionnement confronte toute femme à
une question fondamentale sur son orientation sexuelle en tenant compte
que celle-ci loin de se limiter à l’attrait et au plan physique
est aussi liée aux aspects sociaux, culturels, économiques
et politiques de la société.
L’hétérosexualité
serait-elle la seule forme naturelle (soit naturalisée par l’idéologie
patriarcale) et supérieure de la sexualité humaine ou serait-elle
plutôt une institution politique qui cautionne un ordre androcentrique
où la construction sociale de la sexualité féminine
serait intimement liée aux intérêts et aux besoins
masculins?
Dans
les quelques pages qu’elle consacre à la lesbienne dans Le deuxième
sexe, Simone de Beauvoir ne tranche pas la question.Son
chapitre «La lesbienne» comme celui des «Mythes»
est construit sur le mode binaire soit : un proposition A (nature faste/femme
valorisée/lesbienne excusée, justifiée) et/ou une
proposition B (nature néfaste/femme dévalorisée/lesbienne
jugée, condamnée). Or, si l’analyse beauvoirienne des mythes
illustre bien l’extrême polarisation de la représentation
des femmes dans la pensée et l’imaginaire androcentrique, le chapitre
sur la lesbienne, lui, met plutôt en évidence l’ambiguïté
voire le malaise de S. de Beauvoir face à la question du choix de
l’orientation sexuelle.
Bien
qu’au départ, de Beauvoir balaie du revers de la main le discours
du déséquilibre hormonal, du développement anatomique
inachevé de la lesbienne tel qu’élaboré par le biologisme,
il lui est cependant beaucoup plus difficile d’en faire autant avec les
discours des maîtres et les discours doxiques courants, discours
androcentriques s’il en est, lesquels, à partir d’un déterminisme
interne psychique vise à consolider l’impératif hétérosexuel.
À la remorque de ces discours, elle catégorise la lesbienne
tantôt en «féminine», résultat d’une fixation
infantile (une autre forme d’inachèvement) dénoncée
comme régression, tantôt en «masculine» celle
qui imite l’homme pour l’égaler et qui, de facto, devient une menace
à enrayer par le ridicule ou le discrédit.Dans
les deux cas la lesbienne se retrouve enfermée, par un processus
d’attribution où sexe et genre sont souvent confondus,
dans un stéréotype réducteur et marginalisant, celui
de la femme-enfant ou celui de la virago.Or,
qui dit marginal, dit exclus.
L’ambivalence
de Simone de Beauvoir se manifeste dans son insistance à voir le
lesbianisme (ou l’homosexualité féminine comme elle l’appelle)
comme étant le résultat de l’absence ou de l’échec
des relations hétérosexuelles ou encore de voir dans l’étreinte
saphique, par un effet miroir, une contemplation, une récréation
du même dans l’autre où chacune serait à la fois sujet
et objet (de Beauvoir, 1949, 1:499).Or,
on sait que le stage du miroir en est un éminemment narcissique
et ne représente qu’une étape dans la constitution du sujet.Cette
perception de la lesbienne explique, sans doute, la place qui lui est réservée
dans l’organisation du livre.En
effet, le chapitre «La lesbienne» est inclus dans la partie
«Formation» plutôt que dans celle, plus appropriée
à mon avis, intitulée «Situation», surtout lorsque
de Beauvoir écrit en fin de chapitre : «En vérité
l’homosexualité [...] c’est une attitude choisie en situation
[...]»
(de Beauvoir, 1949, 1:570). De même, bien que de Beauvoir affirme
que «l’homosexualité peut être pour la femme une manière
de fuir sa condition ou une manière de l’assumer» (de Beauvoir,
1949, 1:484), elle réintègre la doxa androcentrique lorsqu’elle
écrit qu’en tant que ««perversion érotique»
l’homosexualité fait plutôt sourire; mais en tant qu’elle
implique un mode de vie, elle suscite mépris ou scandale»
(de Beauvoir, 1949, 1:507) tout en asservissant le sujet lesbien à
son personnage stéréotypé (de Beauvoir, 1949, 1:509).
L’ambivalence
de de Beauvoir se manifeste non seulement sur le plan de l’argumentation
mais aussi sur celui de l’écriture tant au niveau de la construction
de la phrase, de la grammaire que celui du champ lexical. Ainsi la phrase
: «Comme toutes les conduites humaines, elle [l’homosexualité]
entraînera comédies, déséquilibres, échec
ou mensonge ou au contraire, elle sera source d’expériences fécondes,
selon qu’elle sera vécue dans la mauvaise foi, la paresse et l’inauthenticité»
(de Beauvoir, 1949, 1:500). Cette phrase qui clôt le chapitre ne
peut que laisser la lectrice, ou le lecteur perplexe.De
même, l’emploi fréquent du pronom «on» renvoyant
à des antécédents variables prête aussi à
confusion. Dans la toute première phrase du chapitre «On se
représente volontiers la lesbienne ...» (de Beauvoir, 1949,
1:481) le pronom est un «on» doxique incluant l’auteure et
la lectrice, alors qu’un peu plus loin dans la phrase «on a vu que
chez toutes l’érotisme infantile est clitoridien» (de Beauvoir,
1949, 1:483) le pronom «on» en est un de complicité
entre l’auteure et sa lectrice. Il résulte de la démonstration
que de Beauvoir a faite antérieurement. Par ailleurs, dans la phrase
«chaque fois qu’elle [la femme] se conduit en être humain,
on déclare donc qu’elle s’identifie au mâle» (de Beauvoir,
1949, 1:487) il s’agit d’un «on» doxique dont elle s’exclurait.
Enfin elle utilise systématiquement le terme «homosexualité
féminine» plutôt que «lesbianisme» déjà
en usage dans la langue. Le premier ramène la lesbienne dans la
classe générique homo/homme et a pour effet de souligner
sa divergence et son exclusion; le second, qui en 1949 n’est pas encore
politisé, n’en désigne pas moins une orientation sexuelle
spécifiquement au féminin. Ainsi l’orientation lesbienne
sauf dans des cas limites est-elle ambiguë chez Simone de Beauvoir,
ambiguïté qu’elle reprend à son compte dans l’affirmation
: «En vérité, aucun facteur n’est jamais déterminant,
il s’agit toujours d’un choix exercé au coeur d’un ensemble complexe
et reposant sur une libre décision; aucun destin sexuel ne gouverne
la vie de l’individu : son érotisme traduit au contraire son attitude
globale à l’égard de l’existence» (de Beauvoir, 1949,
1:501).
La
lesbienne émerge donc chez de Beauvoir comme une figure ex-centrique
doublement marginalisée, tout d’abord de par son être femme,
sa différence biologique et surtout physiologique légitimant
son oppression, sa condition dirait-elle, par le biais d’un discours «naturalisé»
et ensuite de par son choix d’orientation sexuelle qui perturbe les codes
sociaux en l’excluant de l’ordre androcentrique. Une telle perception relève
d’une attitude qui fait que tout en dénonçant la condition
des femmes comme le fruit d’une construction idéologique, de Beauvoir
ne remet celle-ci en cause que jusqu’à un certain point qui ne rejoint
pas la question, fondamentale pourtant, du choix de l’orientation sexuelle,
par crainte et répugnance à l’idée «d’enfermer
la femme dans un ghetto féminin» (de Beauvoir, 1972, 1:509)
comme elle l’affirmera dans Tout compte fait. Bien que quelque peu
décevante, la figure de la lesbienne, proposée par Simone
de Beauvoir a tout de même le grand mérite d’avoir ouvert
la voie aux réflexions et aux débats qui ont cours dans les
milieux féministes, surtout américains, depuis les années
‘70. À partir des analyses
beauvoiriennes, tout un mouvement s’est dessiné forçant chacune
et chacun à repenser la sexualité et surtout ses liens avec
la famille, l’état et le système économique en termes
de subjectivité et multiplicité de perspectives.Nicole
Brossard la poète féministe québécoise s’insère
dans ce mouvement.
À
prime abord, Nicole Brossard inscrite dans l’optique beauvoirienne affirme
que le corps a «le genre de son cerveau» (Brossard, 1988 :
24).Toutefois, à la différence
de de Beauvoir qui adhère à la perception «traditionnelle»
du caractère handicapant du corps féminin, Brossard refuse
le handicap attribué par une vision androcentrique pour conquérir
la différence (Brossard, 1988 : 48) et la valoriser tout en dénonçant
son occultation et son travestissement. En ce qui touche Brossard la conquête
de la différence passe par l’écriture, une écriture
qui vise à déranger l’ordre social établi. Il s’agit,
écrit Brossard, «d’un écriture de dérive de
la symbolique patriarcale à la limite du réel et du fictif,
entre ce qui paraît possible à dire, à écrire,
mais qui s’avère souvent au moment de l’écrire, impensable...
inavouable» (Brossard, 1985 : 53). Une écriture lesbienne
où le «je» écrivant parle le désir des
femmes plutôt que son désir (Brossard, 1985 : 45) et qui se
situant hors des institutions androcentriques ne compose pas avec elles,
ne revendique pas le pouvoir et qui, surtout, ne vise pas à reproduire
ce qu’elle tente de renverser (Dupré, 1988 : 14).
«C’est
le combat. Le livre» (Brossard, 1988 : 14) l’exergue de L’amèr
contient déjà en 1977, toute la démarche féministe
et scripturaire de Nicole Brossard. La phrase liminaire du même ouvrage
«J’ai tué le ventre», reprise, élargie et soulignée
dans le texte, quelques pages plus loin «J’ai tué le ventre
et je l’écris»
(Brossard, 1988 : 27) annonce son projet. Brossard refuse un corps féminin
fragmenté, occulté, avili par la tradition judéo-chrétienne
et réduit à sa fonction patriarcale de reproduction. À
sa place, elle présente une nouvelle femme «civilisée»
(Brossard, 1988 : 90) grâce à son corps, ses sens et libérée
de sa fonction biologique.«On
a l’imagination de son siècle, de sa culture, de sa génération,
d’une classe sociale, d’une décade, de ses lectures mais on a surtout
l’imagination de son corps et de son sexe qui l’habite» (Brossard,
1985 : 60).Aussi dans ce premier
texte ouvertement féministe et lesbien, la narratrice nous parle-t-elle
de ses seins (Brossard, 1988 : 64) de sa cyprine, (Brossard, 1988 : 19),
de ses poils, de ses menstruations, dans une véritable mise en avant
du corps féminin qui entraîne la levée des tabous entourant
le corps de la femme (Dorez, 1988 : 150). Cette femme qui traverse ainsi
l’histoire comme sujet, sans relever sa jupe (Brossard, 1976 : 74) se cristallise
dans la figure radicale de l’Amazone, figure mythique en marge de l’ordre
androcentrique et qui, avec celle de la sorcière, sont les seules,
selon Brossard, à ne pas avoir été inventées
par l’homme (Brossard, 1985 : 134).
Dans
L’amèr,
cette femme nouvelle effectue son entrée à partir d’une théorie/fiction
qui reconceptualise la maternité en remplaçant le corps unique
de la «fille patriarcale» par le corps multiple de la «fille-mère
lesbienne» (Brossard, 1988 : 44). Donnée fondamentale de la
théorie brossardienne, la famille féminine se pose en contrepartie
à la famille archétypale chrétienne, Marie la vierge-mère,
Joseph le conjoint émasculé et le fils qui provient de, tout
en étant à la fois le père-Dieu. Cette famille autre
où le «je» énonciateur devient diffus pour coïncider
avec l’autre femme (Dupré, 1988 : 8) où le singulier appelle
le pluriel, où le privé de la condition des mères
devient politique reprend et actualise la célèbre formule
«Je me révolte donc nous sommes» qui devient sous sa
plume «Je parle au je pour assurer la permanence du nous (Brossard,
1985 : 97). S’effectue ainsi une véritable traversée du miroir
androcentrique, lequel dans l’optique beauvoirienne stoppait et figeait
la lesbienne dans une «séduction statique» du même.
Chez Brossard, la traversée du miroir permet de rejoindre l’autre
femme et de coïncider avec elle. «Je suis, sortant par mon ouverture,
de l’autre côté [...] Je ne me mire pas dans une autre femme;
je traverse une autre dimension» (Brossard, 1985 : 40). Elle permet
la mise en place de la figure de la lesbienne, «l’essentielle»,
qui se situe au coeur de la pensée brossardienne, figure qu’elle
ne cessera d’élaborer et de moduler.
La
figure lesbienne chez Nicole Brossard s’élabore essentiellement
entre 1977 et 1985 dans son tryptique lesbien L’amèr ou le chapitre
effrité (1977), Amantes (1980), Le sens apparent (1980)
et le recueil La lettre aérienne (1985). L’amèr
en donne l’importante configuration initiale en remplaçant le discours
phallocentrique sur la mère par l’affirmation d’un je-femme sujet
hors de l’ordre androcentrique et par son mouvement vers un je-pluriel
féminin. Amantes se tourne vers l’analogie entre aimer et
écrire à la recherche d’une équation différentielle
entre textualité et érotisme.Le
sens apparent, pour sa part, reprend la célébration du
désir lesbien comme moyen de déplacer le discours des maîtres
tout en réaffirmant les radicales urbaines de l’écriture,
la conscience féministe, le travail de la mémoire et la modernité
textuelle (Parker, 44). La lettre aérienne, pour sa part,
réunit plusieurs des textes théoriques féministes
brossardiens entre 1975 et 1985 tendus «vers l’écriture et
le langage» (Brossard, 1985 : 9). Dans le cadre de ce texte, mon
propos se limite à L’amèr et à La lettre
aérienne.
À
prime abord, il importe de souligner que la figure lesbienne chez Brossard
est une figure d’écriture complexe, polyvalente et polysémique
(Dupré, 1988 : 11). Figure politique elle s’inscrit au coeur du
projet féministe brossardien, celui de redonner à la femme
l’émotion et le désir vers l’autre que lui a dérobés
l’idéologie patriarcale et le phallocentrisme. Dans ce sens, la
figure lesbienne rejoint celle de l’Amazone, la militante, celle qui résiste
au patriarcat et ce faisant se coupe de celui-ci pour prendre une dimension
allégorique et devenir une figure déréalisée,
point de départ d’un imaginaire au féminin. «S’il n’était
lesbien ce texte n’aurait point de sens. Tout à la fois matrice,
matière et production [...]. Il constitue le seul relais plausible
pour me sortir du ventre de ma mère patriarcale» (Brossard,
1988 : 22).
À
titre d’initiatrice et d’incitatrice la figure lesbienne permet l’évacuation,
par les mots, d’une réalité, celle de l’oeil, de l’écriture
androcentrique qui réduit la réalité des femmes à
une fiction, un fait divers telles la maternité, la prostitution,
la violence subie (Brossard 1985 : 53) qui réduit aussi le corps
écrivant au neutre-masculin (Brossard, 1985 : 51). Elle se présente,
pour reprendre l’expression de Louise Dupré, comme «l’abstraction
d’un corps figuré en dehors de tout réalisme» (Dupré,
1988 : 11), un corps de femme en mouvement, un corps de femme désexualisé
au sens androcentrique du terme mais fortement érotisé, soit
chargé de désirs et de jouissance au sens féminin
du terme. Corps inavouable, et corps irreprésentable puisqu’inscrit
plutôt que représenté mais qui, dans son rapprochement
à d’autres corps de femmes traverse «les dimensions inédites
qui le rendent à sa réalité» (Brossard, 1985
: 96). «L’origine n’est pas la mère mais le sens que je donne
aux mots et à l’origine je suis une femme» (Brossard, 1985
: 97).
Une
telle traversée permet d’accéder, par la géométrie
de la spirale, à des espaces inédits, favorisant de nouvelles
perceptions (Dupré, 1988 : 11), «une nouvelle configuration
propre à infléchir le sens commun» et à mettre
en place les jalons d’un territoire imaginaire qui préfigurerait
une culture au féminin, une culture positive, motivante et excitante,
où «exciter» est pris au sens de mettre en mouvement
(Brossard, 1985 : 96).
La
figure lesbienne nous renvoie donc à une question de sens, sens
considéré comme «direction vers», trajectoire
à suivre mais aussi sens considéré comme signification,
puisque dans la pensée brossardienne, le mot «lesbienne»
prend un relief qu’il n’a jamais eu dans la langue courante, circulant
comme il le fait entre le signifiant et le signifié entre le référentiel,
le désir, la pensée et l’écriture (Parker, 1998 :
50). Aussi la figure lesbienne imprime-t-elle au langage une autre dimension
: «la logique binaire androcentrique est délaissée
au
profit d’une logique tridimensionnelle» (Dupré, 1988 : 11)
rassemblant la partie et le tout, le fragment et la totalité, ce
qui se résume chez Brossard dans la forme holographique qu’adoptera
son oeuvre. Avec la figure lesbienne, l’écriture brossardienne se
transforme en exploration autour de certains concepts tels réalité,
fiction, différence, mère, etc., exploration qui vise à
faire renaître des mots une énergie nouvelle, une énergie
qui crée une brèche dans la symbolique patriarcale afin de
réduire «l’écart entre la fiction et la théorie
pour gruger le champ idéologique» (Brossard, 1988 : 103).
Ainsi, comme l’a souligné Alice Parker, dans l’oeuvre brossardienne,
le mot «lesbienne» ne renvoie pas à qui est Nicole Brossard
la poète féministe ou encore où elle se situe, mais
il traduit plutôt une qualité d’émotion et de désir
des femmes et entre celles-ci définie en termes de différence
par rapport à une norme prescriptive qui réglemente nos relations
sociales (Parker,1998 : 3) ou encore comme le dit Brossard, la figure lesbienne
renvoie à une posture qui permet de faire sens collectivement (Brossard,
1985 : 98).
Il
existe donc un écart considérable entre la lesbienne selon
de Beauvoir et la figure lesbienne selon Brossard.Simone
de Beauvoir a été la première à s’inscrire
en faux contre le point de vue biologique et à soutenir que le genre
est un produit de processus sociaux et culturels. Pourtant elle dénonçait
le conditionnement des femmes par l’institution patriarcale. Il n’en demeure
pas moins que piégée par l’universalisme, à savoir
que l’essence de la féminité est implicitement constituée
par rapport à un modèle masculin considéré
comme neutre, l’universel puisqu’il possède le pouvoir de la parole,
de Beauvoir se place dans l’incapacité de concevoir la notion de
différence comme une forme humaine dynamique. Aussi dans sa perspective,
la lesbienne demeure-t-elle doublement marginalisée, à la
fois comme femme
et comme femme déviante par rapport à un ordre qu’elle ne
saurait remettre en question.Pourtant
une phrase comme «son érotisme [de l’individu] traduit [...]
son attitude globale à l’égard de son existence» qui
vient s’ajouter à cette autre. «L’homosexualité [...]
c’est une attitude choisie en situation» suggère bien une
sympathie implicite chez de Beauvoir envers le choix d’une telle attitude,
choix qu’en bout de ligne elle choisit de ne pas approfondir.
Trente
ans plus tard des féministes, dont Nicole Brossard, reprennent et
développent la question de l’orientation sexuelle, cette fois-ci
non seulement en termes d’attirance mais par rapport à l’idéologie
en place. Poète avant tout, Brossard met en oeuvre, sur le plan
de l’écriture, une femme déjà impensable, inavouable,
une figure lesbienne polyvalente et polysémique sujette à
une lecture multiple, d’où sa complexité. D’une part, la
lesbienne de Brossard se réclame d’un féminisme gynocentrique
à partir d’un corps spécifiquement féminin revalorisé
dans sa différence ce qui, selon les critiques de Brossard, la ferait
basculer dans une vision différentialiste voire essentialiste. Or
le corps/écrivant lesbien de Brossard se pose comme lieu autre de
connaissance et partant, échappe au biologisme et au sociologisme
sur lesquels repose l’essentialisme. Par ailleurs, la figure lesbienne
de Brossard peut aussi être lue comme une figure utopique, laquelle
à l’heure d’un pragmatisme englobant et du discours unique se voit
discréditée et refoulée dans le domaine de l’illusion
et de l’irréalisable. Or, est-il besoin de le rappeler, l’utopie
est à la fois la construction d’une société idéale
et
la critique d’un présent aliénant et insoutenable. L’utopie
lesbienne de Brossard, mirage ou non, a le grand mérite de nous
extirper d’une mémoire gynécologique douloureuse. Elle nous
propose, en contrepartie, une figure de femme positive, envoûtante
et valorisante. Cependant, dans une lecture comme dans l’autre, la lesbienne
de Brossard se pose comme figure rassembleuse. Elle nous donne, nous les
femmes, une prise sur la symbolique patriarcale véhiculée
par la communication et la connaissance, là où se situe notre
domination première. Aussi explique-t-elle et justifie-t-elle tout
à la fois, la célèbre signature : «Écrire
je
suis une femme est plein de conséquences» (Brossard, 1988
: 53).