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QUO
VADIS ? par
Yvanka B. Raynova[1]
YBR : Dans votre
autoportrait Ce qui me préoccupe depuis trente ans[2]
vous avez esquissé les trois étapes de votre évolution – la philosophie
réflexive, la phénoménologie et l’herméneutique. Il me semble pourtant
que depuis Le volontaire et l’involontaire et Histoire et vérité
jusqu'au Conflit des interprétations et Du texte à
l’action il s’est effectué un grand changement – non seulement
dans l’approche ou le paradigme de votre pensée, – une sorte de passage
des problèmes concrètes de la condition humaine aux problèmes plus
abstraits du texte et de la méthodologie. Mais ne sommes nous pas les témoins
d’un retour aux problèmes, qui préoccupaient « le jeune Ricoeur » surtout
avec vos écrits plus récents tel que Soi-même comme un autre?
PR :
Je suis tout à fait d’accord avec cette interprétation de mon évolution.
Et j’ouvrirai ici une parenthèse en disant que mes lecteurs ont plus de
droit que moi d’interpréter parce qu’ils sont à une certaine distance
où ils peuvent voir l’ensemble de mon travail philosophique.
Personnellement, comme je le dis dans ce texte que vous citez, j’ai
tendance à voir la série de mes livres comme des fragments qui ne forment
pas un tout, parce que chacun répond à
un problème différent. Alors je crois qu’avant de parler de l’évolution
des réponses il faut parler de l’évolution des questions. Au début c’était
vraiment une question sur la structure de l’action humaine, parce qu
Merleau-Ponty avait fait La phénoménologie de la perception et moi
je me disais que me restait-il à faire –l’action. Mais il y a eu ce
problème du symbolisme qui interférait avec cette première approche très
husserlienne de la description (même empirique) de la volonté, de
l’habitude, de l’émotion, de la naissance, de l’inconscient, de la
mort. Donc le tournant a été certainement l’introduction du symbolisme
comme approche au problème du mal. C’était un problème très localisé
– qu’est ce que c’est la volonté mauvaise ? De ce problème je
suis passe au problème suivant par une sorte de crise. La crise a été
essentiellement la rencontre de la psychanalyse, parce que tout ce que
j’avais dit sur la volonté mauvaise a été lié à une tradition très
spéciale de notre culture, la tradition de St. Paul, St. Augustin, Luther,
Karl Bart etc., et transposé dans des termes philosophiques. Mais avec la
psychanalyse nous avons une approche tout à fait différente, à partir des
pulsions archaïques et les tendances pathologiques de l’archaïsme. Cela
a mené au tournant suivant – à la
reconnaissance du caractère conflictuel de l’interprétation. Je crois
que c’est cela le véritable tournant, presque plus que l’introduction
du symbolisme et le mythe, c’est le caractère irréductiblement
conflictuel de l’interprétation. Et ce problème-là va me tourmenter
toute ma vie. Je l’ai rencontré beaucoup plus tard avec le récit – le
fait qu’on peut raconter des choses très, très différentes, par exemple
sur la révolution française. Alors cette notion de conflit est devenue
tout à fait importante. Pour
fixer un deuxième seuil que celui que vous avez appelé méthodologique, ça
a été le passage de la phrase au texte – pour parler en termes
linguistiques – où le problème de la métaphore est essentiellement lié
à cette unité de langage qu’est la phrase. Une bonne métaphore c’est
une phrase – « Time is bigger ». Mais avec le texte nous avons
des compositions de langage beaucoup plus larges. C’est pourquoi on a pu
observer qu’il y avait une sorte de contradiction apparente entre les définitions
de l’herméneutique que j’ai donné au début et après. Au début
j’ai dit que l’herméneutique c’est l’interprétation des symboles,
et puis j’en ai élargi la définition et j’ai dit que c’est
l’interprétation des métaphores. Il y a eu une sorte de coupure avec
l’introduction de la chose de texte comme unité de discours plus large
que la phrase. Et alors-là j’ai pu aborder des problèmes comme le récit,
qui est évidement fait de plusieurs phrases, et le problème de la
composition, de la réfiguration de grands ensembles. Cela est très
important pour la conception de la réalité – c’est un grand changement
de dire que le réel n’est pas seulement ce qui correspond à nos phrases,
mais ce qui correspond à nos textes. Là nous avons un élément de
composition, de configuration qui permet d’aborder le problème du réel
en termes de réfiguration, le réfiguration étant le choc sur la réalité
de notre travail de configuration. Cela nous mène au problème, que vous
avez tout à fait bien remarqué qui est une sorte de « retour »
- celui Du texte à l’action. Ce retour c’est fait par l’idée
de réfiguration, le fait qu’il y ait une sorte de réfiguration de la réalité
soit par le langage métaphorique, soit par les grands récits de la
culture. Alors le problème de l’action est revenu au premier plan, peut-être
aussi à cause de mes préoccupations politiques. Il est certain que j’ai
été extrêmement marqué par la guerre froide et les évènements aussi
importants que Budapest. Le texte de philosophie politique le plus important
que j’ai écrit c’était sur l’invasion russe en Hongrie. YBR :
Vous parlez des événements de 1956-57 ? PR :
Oui. Je me suis mis des questions sur le rôle du pouvoir, la structure et
le pouvoir. YBR :
Effectivement, après
la seconde guerre mondiale ce problème a préoccupé les philosophes de
plus en plus. Vous avez aussi beaucoup réfléchi sur les positions
politiques des philosophes, par exemple sur Jaspers et Heidegger ; je
pense ici aussi à votre interview avec Michel Contat dans Le Monde
(juin 1987). Mais je me rappelle surtout d’une remarque d’Emmanuel
Mounier à la fin des années quarante ou il vous traite de « jeun
homme de formation protestante qui ouvre de nouvelles voies au personnalisme ».
Au fait on sait très peu sur vos relations personnelles et professionnelles
avec Mounier et le group de l’Esprit, sauf que vous continuez de
contribuer à cette revue. Pourriez vous nous dire un peu plus sur cela ?
PR :
Je vous remercie pour cette question. Elle
pour moi plus personnelle que publique. Mon amitié
avec Mounier c’est interrompue alors qu’elle commençait.
J’avais évidement un peu connu Mounier quand j’étais étudiant, avant
la guerre, mais ces idées n’étaient pas du tout au centre de mes préoccupations.
Puis j’étais prisonnier de guerre 1940-45. Donc je n’ai connu Mounier
que cinq ans, de 1945 à 1950 – 1950 il est mort. C’est les deux dernières
années de sa vie que je suis devenu son collaborateur philosophique à la
revue. Il avait besoin d’un philosophe professionnel à ses cotés et il
pensait que je pourrais être cet homme. Sa mort a été pour moi une très
grande ruine. J’ai non seulement gardé de très bons rapports avec ses
successeurs, mais nos contacts sont devenus de plus en plus étroits.
Plusieurs de l’équipe actuelle d’Esprit ont été mes étudiants,
par exemple le directeur de la revue Olivier Mongin, qui va publier un livre
sur moi au mois de janvier[3].
Alors je suis à la fois dans un rapport de maître à disciple mais aussi
tout simplement de membre d’une collectivité – je suis un peu
l’ancien vis-à-vis des plus jeunes. Et je pense qu’ils font une percée
tout à fait remarquable sur la scène éditoriale française. J’ai
beaucoup de sympathie pour la jeune génération d’Esprit. YBR :
Est-ce que vous avez tout à fait abandonné l’herméneutique théologique
et les problèmes de la foi, c’est à dire du « sens invisible » de
l’histoire et de la vie humaine ? PR :
Non, pas du tout. Mais je tiens beaucoup à séparer la philosophie comme
discours rationnel commun de mes propres convictions religieuses,
protestantes, aux quelles vous avez fait allusion. Actuellement aux États-Unis
est en cours la publication d'un travail, que j'effectue ensemble avec des
exégètes et qui paraîtra l'an prochain. Mois je ne suis pas exégète de
métier et je dépends beaucoup des exégètes pour savoir qui a écrit tel
texte, à quelle époque, pour quel auditoire. Ce que je fais c’est au
fait comme une réflexion philosophique sur des textes bibliques, par
exemple sur le péché originel ou sur le texte célèbre de l'Exode: "Je suis Celui, qui suis" ou "Dieu, pourquoi
m'as-tu abandonné" ou sur les lois du Sinaï tels que "Ne tue
pas!", où je pose la question en quel sens c'est une loi du Ciel,
puisque c'est aussi une loi humaine. Mais je distingue tous ces problèmes
de mon travail philosophique, car les textes que je lis sont différents. YBR :
Est-ce que cela veut dire que vos textes qui se trouvent dans Histoire
et vérité ne sont pas philosophiques, puisqu'il y a beaucoup d'interprétations
d'histoires bibliques et des textes des Pères de l'Église? PR :
Oui.. en effet… (en hésitant pour un instant - YBR), je serais schizophrène
si je m'étais divisé complètement en deux. Je m’efforce de distinguer
entre ma motivation religieuse et mon argumentation philosophique. Dans mes
oeuvres philosophiques il n'y a aucune citation de textes bibliques, aucun
renvoi à la théologie, la philosophie vit avec ses propres textes. Il y a
des textes unifiant comme ceux sur la tragédie grecque et aussi des aspects
spéculatifs de textes
bibliques et de toute cette tradition de la sagesse. Je pense qu'entre la
sagesse du Moyen Orient, exprimée dans la Bible, comme par exemple le livre
de Job, Ecclésiaste, Proverbes et
peut-être le testament de St. Jean – sagesse qui n'est pas si narrative
et qui a beaucoup de côtés méditatifs – et mes préoccupations
philosophiques il y a forcement des intersections. En ce moment je travaille
précisément sur les points d'intersection. Dans le volume qui va paraître
en quelques semaines – Lectures III
– se trouvent les textes méthodologiques liés à ces points
d'intersection que j'essaye d'expliquer. Bien sûr pour qu'il y ait des
points d'intersection il faut qu'il y ait deux chemins. YBR :
Actuellement, et surtout pendant ce congres-là, on insiste beaucoup sur
l’importance du problème de l’autre. Dans le discours et les grands débats
sur l’autre votre conception de la relation entre le socius et le prochain
est tout à fait unique, parce qu’elle offre la possibilité de concevoir
la rupture communicative, la raison de manque de communication authentique
(Jaspers) et d’intersubjectivité (Marcel) d’une façon tout à fait
nouvelle. Est-ce qu’il y a encore de place dans vos travaux actuels pour
le projet de l’autre en tant que prochain ? PR :
Je pense qu’il
faut distinguer deux notions de l’autre. L’autre, qui a un visage, peut
devenir un ami. Et ça c’est le problème des rapports intersubjectifs. Je
crois que Lévinas est le penseur de cette relation au visage. Mais nous
devons toujours garder la relation à un autre qui n’a pas de visage pour
nous. Pour moi les Chinois, là-bas quelque part, ne deviendront jamais des
amis. Mais j’ai des relations avec eux à travers des institutions. Nous
avons là le passage de l’amitié à la justice. Vous avez pu remarquer
que mon dernier livre Soi-même comme un autre met sur le même plan
les deux rapports avec l’autre – l’amitié et la justice. Je définis
d’ailleurs la relation éthique première dans les termes suivants :
« viser à la vie bonne avec et pour les autres dans des institutions
justes ». Par conséquent l’idée de justice concerne mon rapport
avec un autre sans visage et qui peut rester indéfiniment sans visage.
C’est l’institution qui est la relation et non plus l’intersubjectivité.
C’est pourquoi je réagis contre un personnalisme étroit qui réduirait
tout au rapport « je – tu ». Il y a le « je »,
mais aussi le « chacun ». YBR :
Le « on » ? PR :
Non, le « on » est anonyme, mais le « chacun » est
distributif. Je crois que c’est très important, car on a souvent dit :
après le « tu » il y a le « on ». Non, il n’y a
pas « on », il y a « chacun ». Et la relation de
justice est : « à chacun son droit ». Je crois que c’est
une catégorie qui a été beaucoup trop négligée dans la philosophie,
surtout dans la philosophie spiritualiste, mettant l’accent sur les
rapports de l’amitié et de l’amour, mais pas sur la justice. Or c’est
par-là que le politique peut être liée étroitement à l’éthique.
Parce que le politique a étroitement à faire aux institutions, qui relient
des individus, qui ne deviendront pas des amis. Peu deviendront des amis,
mais ils sont des corrélatifs de l’action dans un cadre institutionnel.
Que ce soit l’université, l’entreprise, la citoyenneté, les
institutions internationales, la société de philosophie, je suis dans des
rapports avec des gens qui sont des rapports institutionnels ou institués.
YBR :
Ce qui veut dire dans des rapports lointains. PR :
Oui, des rapports lointains. C’est ici que l’analyse du prochain et du
lointain est très importante. YBR :
Comment évaluerez vous alors les efforts de votre ancien étudiant Enrique
Dussel quant à la prise de conscience de la condition humaine précisément
dans cet aspect de l’autreté – la justice? Et ne pensez-vous pas que la
compréhension de soi ne se fait pas tellement « devant le texte »
mais et surtout « devant l’autre », car avant le « je
suis » et le « je pense » il a « l’autre »?
PR :
(Un bref silence - YBR) Je ne vois pas de contradiction. Précisément, je
me joins tout à fait aux problèmes de Dussel à travers son concept de
conscientisation. C’est vrai qu’il y a une sorte de fuite devant les
problèmes de l’injustice par rapport au tiers monde ou à ce tiers monde
de chez nous. Car le tiers monde est maintenant chez nous – les noirs américains,
les hispaniques, les Arabes en France etc. Le tiers monde n’est pas en
« dehors », il est à l’ « intérieur ». Et là
il y a le problème de la victimisation. Je
suis tout à fait d’accord avec Dussel et je ne veux pas magnifier le
problème du langage. Ce n’est pas par hasard que j’ai appelé un de mes
derniers livres Du texte à l’action.
Au début vous avez dit que c’est un retour à mes problèmes de
jeunesse – c’est vrai, mais à travers tout ce que j’ai appris sur la
textualité. Or l’insistance sur la justice et la dimension politique des
relations inter-humaines tient une place considérable d’autant plus
grande que nous vivons dans un monde complètement éclaté et terriblement
dangereux. YBR :
Qu’elle en est la raison ou, si vous voulez, quel est le vice principal de
la société contemporaine ? PR :
Je dirai que le vice principal de la société contemporaine c’est
que l’effondrement du communisme à l’Est a laissé un vainqueur, mais
ce vainqueur est lui-même malade. Maintenant nous pouvons faire la critique
interne du système capitaliste sans être accusé d’être pro-communiste.
Les choses se présentent de la façon suivante. L’économie du marché
est certainement la seule économie qui est productrice, qui crée des
richesses ; et en même temps c’est l’économie du marché qui crée
le plus d’inégalités et d’injustices. Par conséquent nous sommes tous
à la recherche d’une combinaison entre les lois du marché et une
intervention de l’état ou de la société pour corriger les inégalités.
Je dirais que nous sommes entrés dans une période expérimentale où nous
avons à unir l’eau et le feu, parce que le libre marché suppose qu’il
n’y ait pas d’intervention, mais la justice exige de l’intervention.
Je ne crois pas qu’il y a une seule voie. Je doute que le tiers monde
entre dans la voie du modèle américain par exemple ; mais l’Europe
non plus. Je crois qu’il y aura à l avenir une sorte de social-démocratie
avec des variables combinaisons entre la liberté du marché et
l’interventionnisme de l’Etat. Mais nous ne connaissons pas la solution.
Nous allons dans une plus grande liberté qu’on a cherché, parce ce qui
est de monstrueux dans le communisme n’est plus une « issue ».
En ce sens nous sommes plus libres de faire des essais, de faire des
variations imaginatives, pour utiliser l’expression de Husserl, de la
combinaison entre la recherche de la justice sociale et la privatisation. Et
c’est vraiment une contradiction très, très forte. Encore une fois, je
crois à la multiplicité des solutions. YBR :
Dans le Conflit des interprétations vous insistez sur la mise en
question du « je suis » par le « qui suis-je ? »
- une question chère à Montaigne et à Marcel. Mais il semble pourtant que
dans Histoire et vérité vous aviez déjà donné une repose à
« qui sui-je ? », en ce sens que la dialectique de
l’histoire révèle l’intention commune vers la Transcendance et témoigne
que l’homme est Imago Dei. Est-ce que vous soutenez toujours cette
position ou est-ce que vous admettez plutôt une pluralité de discours sur
le « je suis » et « qui suis-je ?», c’est à dire
un certain relativisme ? PR :
Il est tout à fait certain que depuis l’époque où j’ai écrit Histoire
et vérité il y a près de trente ans. C’est non seulement que moi
j’ai changé, mais le paysage philosophique a changé. Ce ne sont plus, je
ne dirais pas forcement « adversaires », mais les mêmes points
de référence. L’existentialisme, le personnalisme, le marxisme ont
disparu de notre horizon philosophique, tout au moins dans les formes que
nous en avons connu. Moi-même je suis venu à une vue beaucoup plus
complexe de ce problème du « je suis » ; je ne dirais plus
relativiste, mais plus interrogative. Le type de discours philosophique que
je tiens maintenant met d’avantage l’accent sur les apories et
l’aporétique. Le troisième volume de Temps et récit se termine
sur les problèmes non résolus par le narratif – le caractère
inscrutable du temps, le caractère non dominable de l’identité
personnelle. C’est vrai que je vais peut-être d’une philosophie
affirmative, assez sure d’elle-même,
vers une philosophie beaucoup plus interrogative. Vous pouvez appeler
ça relativisme, mais moi je n’aime pas tellement le mot « relativisme »,
parce que… YBR :
Je ne l’affirme pas, ce n’était qu’une question. PR :
Non, mais le mot « relativisme » est à l’opposé de « dogmatisme »…
Comme s’il n’y avait qu’un point de vue et dès que vous dites qu’il
y a plusieurs point de vues vous êtes relativiste. Moi j’introduirais
plutôt le mot « finitude ». Je sais que j’ai une perspective
limitée sur les problèmes et que d’autres ont une autre perspective.
J’appartiens à une communauté philosophante où j’admets que
d’autres voient des choses que moi je ne vois pas. C’est vrai, vous
pouvez appeler ça « relativisme », mais c’est aussi un acte
de confiance dans la capacité
des autres de percevoir et de comprendre des choses que je ne comprends pas.
Et je dirais cela même dans la propre tradition religieuse, si vous voulez.
Il y a toute une tranche du christianisme qui a été exprimée dans les
termes du néoplatonisme et qui nous est plus accessible maintenant. Je peux
donc admettre qu’il y des gens qui ont compris des choses que je ne
comprends plus. J’appartiens pourtant à cette grande communauté où des
gens comprennent ou comprendront des choses que moi je ne comprendrais
jamais. Alors ça limite mon « relativisme » par le « relativisme »
des autres. (Il
rit, je ris - YBR). YBR :
En parlant des néoplatoniciens… Vous connaissez sûrement le mythe
orphique de Dyonisos-Zagreus transmis par Platon où l’on parle de la
double nature de l’homme. Il s’en suit que l’homme est autant
l’image de Dieu (même figurativement) que des Titans, respectivement des
forces dites diaboliques. Cela me fait penser à votre analyse subtile du
mal. Comment poseriez vous aujourd’hui, après trente ou quarante ans, le
problème du mal ? PR :
Oui, quand je reviens à ma première éducation – paulinienne,
augustinienne, luthérienne - je la vois maintenant comme d’assez limitée.
Là le problème du mal est réduit trop étroitement à la culpabilité, à
l’intérieur. Moi je suis beaucoup plus attentif maintenant à deux
choses. D’abord à la violence – l’aspect du mal fait aux autres. La
culpabilité tente plutôt à se ronger soi-même, au remords sur soi. Alors
l’empire de la violence est immense. La violence dans le monde n’est pas
simplement physique – le meurtre, l’assassinat – il y a aussi la
violence dans le langage, dans la façon d’écrire l’histoire. Il y a
aussi ce côté « titan », au quel vous avez fait allusion, à
savoir l’auto-glorification. L’aspect complémentaire, c’est le mal de
souffrance. Il est certain que dans mes premiers travaux il n’y avait pas
de place pour la réflexion sur la souffrance, mais seulement sur le mal
commis. Or il y a aussi le mal subi qui est justement l’envers de la
violence. C’est pourquoi – je ne sais pas si vous avez remarqué – que
surtout depuis Temps et récit je dis toujours « l’homme
agissant et souffrant ». Le récit est une
réfiguration de l’homme agissant et souffrant. On voit ça
justement dans la tragédie grecque où il s’agit de la grandeur et la
chute. Le modèle tragique, je crois, est extrêmement important. Et
d’ailleurs l’histoire des Titans est liée à l’aspect archaïque de
la tragédie. On voit cela dans le Prométhée enchaîné d’Eschyle
plus encore que chez Sophocle. Chez Sophocle c’est d’avantage la tragédie
des passions humaines, tandis qu’avec Eschyle vous avez la forme mythique
terrible aux autres. YBR :
Aujourd’hui ce ne sont plus les récits, les mythes, mais l’histoire et
notre vie même qui nous apportent des horreurs et des tragédies. Bien que
la guerre froide soit terminée et qu’on parle de démocratisation des
pays de l’Europe de l’Est nous continuons à vivre dans un monde déchiré
de conflits ou il semble souvent qu’on approche la « 25 heure de
l’histoire ». Est-ce que vous avez gardé quelque chose de votre
ancien « optimisme épique » et de la foi dans la sacralisation
finale de l’histoire ? PR :
Je dirai que j’ai abandonné toujours plus l’idée d’une philosophie
de l’histoire … (Il réfléchit un peu - YBR) Moi, je ne sais pas du
tout où va l’histoire. Je serais plus kantien que hégélien sur cette
question, à savoir « que dois-je faire maintenant ? »
(dans les conflits etc.) Mais vers quoi allons-nous, moi je n’en sais
strictement rien. Ce que je
peux dire, c’est que je n’ai pas du tout besoin d’avoir une
philosophie de l’histoire pour être responsable. Nous avons une vision très
limitée de l’état des conflits, extrêmement limitée parce que nous
sommes nous-mêmes en état de conflit et nous n’avons pas ce regard de
survol, ce regard d’en haut. Je dirais en parenthèses que l’histoire présente
est opaque. Quant à moi, c’est une idée de Hegel que je corrige sur ce
point-là, parce que Hegel disait qu’on ne comprend pas une époque que
quand elle a terminé son cours. Alors peut-être que maintenant nous
comprenons la période de 1917-1989, de la naissance de la révolution
bolchevique à sa conclusion. Tandis que dans quel temps nous vivons
maintenant, je ne sais pas. Nous sommes aux milieu de conflits et je pense
que nous devrions avoir une vision plutôt éthique que spéculative sur ce
« que devons nous faire maintenant ? » Tout
à l’heure j’ai marqué trois problèmes. D’abord il faut changer la
façon de raconter notre propre histoire pour tenir compte de la souffrance
que nous avons infligé aux autres – penser d’abord à la souffrance que
nous avons infligé qu’à celle que nous avons subie. C’est déjà
quelque chose ; ça touche la façon de réécrire l’histoire. Deuxièmement,
il y a là la question comment combiner le monde économique du marché avec
l’obligation de justice à l’égard des plus pauvres. On n’en sait pas
la solution, mais c’est une tâche. Troisièmement, éviter une guerre
nucléaire qui est toujours possible. Je ne sais pas si c’est un
phantasme, mais ce que je crains maintenant, c’est des guerres nucléaires
dans le tiers monde. C’est pas du tout exclu, c’est une possibilité
qu’un jour un pays de l’Afrique ou de l’Asie exerce un chantage nucléaire
sur un autre pays. Alors, qu’elle sera l’obligation de la communauté
internationale. Nous avons actuellement l’obligation de donner à la
communauté internationale les moyens d’intervention mais toujours
soutenue par une légalité extrêmement forte. La construction du droit
international doté de ses moyens de force et d’intervention, c’est
certainement une tâche. Nous sommes dans un apprentissage actuellement avec
l’Iraq, la Somalie, la Bosnie, et nous voyons bien que nous commençons
d’abord par des erreurs. Nous
sommes dans une période d’apprentissage où ce n’est plus la lutte des
deux blocs, mais le polycentrisme du quel il faut sortir une volonté générale
de la communauté internationale et la doter à
la fois d’instruments de droits et d’instruments
d’intervention. YBR :
Est-ce que cela veut dire qu’il faut constituer un gouvernement
international, ce qui pourrait aider à résoudre beaucoup de problèmes ? PR :
Non, je ne pense pas. Notre problème est sans précédent, car nous
n’avons comme des sujets de droit et de force que de pays nationaux. Notre
tâche n’est donc pas de créer une entité internationale qui serait l’Etat-Nation
de la force « X ». Maintenant nous avons une réalité tout à
fait nouvelle qui devrait former quelque chose comme un « concert des
nations ». YBR :
C’est ce que j’ai voulu dire en pensant à la fédération envisagée
par Camus. PR :
Moi, je pense que de
ce point de vue c’est Kant qui a vu les choses au plus clair dans son
projet de la paix éternelle comme conséquence du ius gentium, des
droits humains. Je pense qu’il nous faut aller par ce chemin, car il est
beaucoup plus difficile d’arriver à un concert des nations qu’au
pouvoir d’une nation. Maintenant nous sommes mis en danger aussi bien par
le morcellement des nations que par la suprématie d’une seule force,
c’est à dire par le chaos mondial et la monocratie américaine.
D’ailleurs les américains eux-mêmes ont difficulté à se situer, car
les autres pays les obligent à jouer les gendarmes du monde, souvent même
contre leur propre volonté. YBR :
Est-ce qu’en ce sens Lyotard a raison quand il note qu’il n’y ait pas
de solution aux conflits actuels, parce que dans chaque « solution »
c’est l’une des parties du dispute qui impose son idiome à l’autre ? PR :
Non, je pense que c’est un point de vue trop extrême. Ce que je veux
dire, c’est que nous disposons de l’expérience historique du compromis
et des négociations. Dans les activités publiques on se heurte tout le
temps aux négociations entre chefs et conseils administratifs etc. Les démocraties
qui fonctionnent aujourd’hui plus ou moins bien, sont établies sur des
compromis comme les droits des minorités, le contrôle constitutionnel de
la majorité dirigeante etc. C’est précisément cette expérience
historique du compromis qu’il faut élargir.
Magnifier le différend, c’est voir la réalité telle qu’elle
est, mais cela ne veut pas dire du tout qu’il a une existence obligatoire,
c’est juste un fait. Dire
qu’il ait le mot dernier, ça serait une capitulation. Au fait le différend
n’est qu’une partie du problème. YBR :
Est-ce que vous pensez que la philosophie, surtout la philosophie politique
et l’éthique discursive telle que nous la présente Karl-Otto Appel par
exemple, dispose d’instruments à la réalisation pratique des solutions
des conflits, si l’on accepte qu’on ait trouvé des solutions ? PR :
Ce que propose Apel n’est pas une politique, mais une réflexion sur les
conditions de consensus qui permette à mieux envisager les différences.
Car qu’est qu’un différend sinon le caractère insolvable d’un
conflit en vue d’un consensus idéal ? Mais si vous ne cherchez pas
de consensus idéal, alors vous êtes complètement indifférent envers le
différend. La tâche c’est de faire notre existence commune possible. Ici
aussi je suis kantien. Dans le paragraphe sur la philosophie du droit de La
métaphysique des mœurs Kant énonce le projet de conciliation de la
politique et du libre arbitre. Il part d’un certain pessimisme historique
qui vient de ce qu’il désigne comme « ungesellige Gesellschaft ».
Telle est donc la situation, mais la tâche précisément c’est de
concilier les contradictions. YBR :
Bon, mais comment la philosophie politique peut les concilier quand
elle n’a aucun pouvoir sur la politique réelle ? PR :
C’est ce que je viens de dire – la philosophie politique n’est pas une
politique. La politique est liée à la force et au pouvoir, aux relations
entre le pouvoir et le droit. Cela mène au problème de la créativité et
de l’opinion publique. Nous arrivons en fin compte au concept du XVIII siècle
de Öffentlichkeit. C’est à ce niveau qu’on résout les problèmes
de philosophie. En ce moment nous contribuons, vous et moi, à l’opinion
publique, au débat, à la discussion. YBR :
Et vous pensez que cela changera quelque chose ? Un politicien allemand
a exprimé, il y quelque temps, une opinion un peu cynique, mais qui est
malheureusement un fait – « la politique ne se fait pas dans les
rues », c’est à dire dans l’Öffentlichkeit ou les
discours philosophiques. PR :
Moi, je crois plutôt au discours modeste de Rorty, au fait que nous
pouvons être bons médiateurs entre les traditions différentes en les élucidant
les unes par les autres. Je crois que nous sommes utiles à ce niveau –
nous exigeons de nos adversaires de meilleurs arguments. C’est ici qu’Apel
quelque chose de très fort – il y a une éthique de la discussion. S’il
n’y en a pas, c’est qu’on se trouve simplement dans des relations de
force. Certainement, la discussion seule ne peut pas résoudre les relations
de force, mais elle oblige la force à se mettre au plan du discours. YBR :
Vous croyez alors que la philosophie pourrait contribuer au changement du
monde ? PR :
(D’une voix résolue - YBR) Je ne sais pas ! Mais je sais ce
que j’ai à faire.
[1]
Copy Right ©
Yvanka B. Raynova. All Rights reserved. Cet entretien fut réalisé au cours du XIXème congres de la FISP
(Moscou, août 1993) et publié pour la première fois en langue
bulgare (in : Y. Raynova. Refiguraziata : ravnosmetka sled
40 godini. In: Filosofski alternativi, 1993/5; et Y. Raynova.
Filosofiata v kraja na XX vek. Pleven, 1995, 24-38). [2]
Cf. P. Ricoeur. Ce qui me préoccupe depuis trente ans. In :
Esprit, 1986/8-9 ; cf. P. Ricoeur. Du texte à l’action.
Paris : Seuil, 1986, p. 25 ff. [3]
Cf. O. Mongin. Paul Ricoeur. Paris:
Seuil, 1994.
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