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Yvanka
B. Raynova Philosophie
et Théologie : les deux voies de Paul Ricoeur "On
peut énoncer brutalement ce cercle: <<Il
faut comprendre pour croire, mais
il faut croire pour comprendre>>". Paul Ricoeur (Le conflit des interprétations, p. 294)
J'ai rencontré M. Paul Ricoeur pour la première fois au XIXème congres mondial de
philosophie à Moscou. C'est-là que j'ai enregistré notre premier
entretien, qui m'a révélé aussitôt l'ambiguïté des rapports entre la
philosophie et la théologie. Ce thème allait me préoccuper encore
longtemps d'autant plus que j'avais constaté dans ses derniers écrits un retour à
certains problèmes, qui préoccupaient le "jeune Ricoeur", mais
dont la démarche à les résoudre et les réponses étaient déjà très
différentes. Si différentes que ce que je me demandais intérieurement je
n'osais pas à le formuler à haute voix: "Est-ce qu'il croit encore?".
Alors je lui dis simplement: "Est-ce que vous avez abandonné l'herméneutique
théologique et les problèmes de la foi, c’est à dire la recherche du "sens
invisible" de l'histoire et de la
vie humaine?". Il me répondit: "Non, pas du tout. Mais je
tiens beaucoup à distinguer la philosophie comme un discours universel et
rationnel de mes propres convictions religieuses, protestantes, aux quelles
vous avez fait allusion. Actuellement aux États-Unis est en cours la
publication d'un travail, que j'effectue ensemble avec des exégètes et qui
paraîtra l'an prochain (...) Ce que je fais est au fait comme une réflexion
philosophique sur des textes bibliques, par exemple sur le péché originel
ou sur le texte célèbre de l'Exode: "Je suis Celui, qui suis" ou "Dieu, pourquoi
m'as-tu abandonné" ou sur les lois du Sinaï tels que "Ne tue pas!",
où je pose la question en quel sens c'est une loi du Ciel, puisque c'est
aussi une loi humaine. Mais je distingue tous ces problèmes de mon travail
philosophique, car les textes que je lis sont différents". "Est-ce
que cela veut dire que vos textes qui se trouvent dans Histoire et vérité ne sont pas philosophiques, puisqu'il y a
beaucoup d'interprétations d'histoires bibliques et des textes des Pères
de l'Église?" – demandis-je. "Oui.. en effet – dit il en hésitant,
– je serais schizophrène si je m'étais divisé complètement en deux.
J'essaye simplement de distinguer ma motivation religieuse de mon
argumentation philosophique. Dans mes oeuvres philosophiques il n'y a aucune
citation de textes bibliques, aucun renvoi à la théologie, la philosophie
vit avec ses propres textes. Il y a des textes unifiant comme ceux sur la
tragédie grecque et aussi des aspects spéculatifs de
textes bibliques et de toute cette tradition de la sagesse. Je pense
qu'entre la sagesse du Moyen Orient, exprimée dans la Bible, comme par
exemple le livre de Job, Ecclésiaste, Proverbes et
peut-être le testament de St. Jean – sagesse qui n'est pas si narrative
et qui a beaucoup de côtés méditatifs – et mes préoccupations
philosophiques il existe des points d'intersection. En ce moment je
travaille précisément sur les points d'intersection. Dans le troisième
volume de mes Lectures, qui apparaîtra en quelques semaines, se trouvent les
textes méthodologiques liés à ces points d'intersection que j'essaye
d'expliquer. Bien sûr pour qu'il y ait des points d'intersection il faut
qu'il y ait deux chemins"[2].
Mais est-ce que les
"textes philosophiques" de Ricoeur sont uniquement un discours
rationnel et universel qui vit dans et par ses textes, sans aucune citation
de la Bible, ni de renvoi à la théologie? Quelle est alors la différence
entre la lecture et l'interprétation des textes philosophiques et celle des
textes religieux ou théologiques? Enfin quel est le fond commun des points
d'intersection ou "zones de croisement"[3]
et pourrait-il concilier ces deux chemins? Nous allons tenter de répondre
à ces questions à travers l'évolution propre des "textes
philosophiques" de M. Ricoeur. I.
Textes et discours. Le noyau mythologique et éthique de
la philosophie et de la théologie
D'abord, il n'est pas difficile de trouver des citations de la Bible
aussi bien dans Histoire et vérité
où M. Ricoeur fait non seulement référence à la théologie, mais
esquisse aussi ses perspectives quant à l'histoire[4],
que dans Le conflit des interprétations[5].
Même un texte purement philosophique tel que Philosophie
de la volonté où les auteurs cités sont Descartes, Kant, Hegel,
James, Husserl, Marcel, Jaspers, Heidegger, Sartre, les gestaltistes etc.
fait référence à St. Thomas et à Job[6].
Mais il fait plus encore référence à Freud et surtout à Rilke. Faut-il
en conclure qu'il s'agit là d'un travail psychologique ou d'une oeuvre poétique?
Des beaux passages tel que: "Le passé (...) me nie dans mon voeu de
retenir l'instant: -<<Instant, demeure, tu es trop beau", m'écriai-je.
Mais la réponse est toujours: <<Nevermore>>, comme celle du
<<Corbeau>> d'Edgar Poe"[7]
ou – "J'entends derrière les abstractions d'Hamelin l'élégie éternelle,
celle de Ruteboeuf, de Villon, de Beaudelaire, de Verlaine, de J. Laforgue,
de P. Valéry"[8],
semblent confirmer le soupçon qu'il s'agit là d'une tendance de poétisation
de la philosophie "à la Heidegger". Mais ce ne sont précisément
que de passages, pris hors du contexte essentiel, profondément
philosophique et Ricoeur n'a-t-il pas montré lui-même plus tards que si la
philosophie est possible ce n'est que par le ravitaillement existentiel de
ses sources non-philosophiques[9].
Ce n'est pas parce qu'on cite Marx qu'on est marxiste, parce qu'on cite
Rilke qu'on est poète, ni parce que je suis femme et que
j'aime bien Nancy Frazer que je suis féministe. Ce qui constitue une
oeuvre comme philosophique n'est pas nécessairement la lecture de textes
philosophiques. Ou autrement dit, on peut faire d'un même texte (bien que
pas de n'importe quel texte) des interprétations diverses –
philosophiques, linguistiques, psychologiques, religieuses etc., selon la méthode
qu'on emploie. C'est donc la façon d'aborder les problèmes, l'approche ou
le questionnement qui sont essentiels et non pas tellement la différence
des textes pour concevoir la distinction entre philosophie et théologie ou
religion. Et encore, si l'on peut faire d'un même texte des interprétations
philosophiques et religieuses, c'est que les problèmes qu'il pose sont
communs, qu'ils constituent un noyau commun dans lequel se croisent ces différents
point de vues.
Cette vision des choses,
qui semble contraire à l'affirmation de M. Ricoeur que nous avons cité
plus haut, est brillamment confirmée dans Le conflit des interprétations où l'on peut trouver des textes,
qui font une distinction assez nette entre interprétation éthique ou
philosophique et interprétation religieuse ou théologique. Si l'on adopte,
comme le fait Ricoeur, la philosophie dans son expression phénoménologique,
c-à-d comme "description des
significations impliquées dans l'expérience en général"[10],
alors la tâche de la philosophie serait de nommer les problèmes[11],
resp. de décrire les significations qu'ils impliquent. Mais il se pose tout
de suite la question quels seraient ces problèmes qui font la
préoccupation philosophique comme telle?
Ce qui, d'après
Ricoeur, caractérise la situation de la philosophie antique, aussi bien que
moderne, c'est le recours à l'archaïque – à l'arché, le fondement ou raison originelle – au nocturne et à
l'onirique. C'est précisément cette recherche de la "première vérité"
qui a donnée naissance à la recherche d'un point de départ radical. À
l'encontre des philosophies du point de départ, la phénoménologie
Ricoeurienne qui se veut herméneutique
propose une méditation sur les symboles qui part "du milieu du langage
et du sens toujours déjà-là", du langage qui a déjà eu lieu et où
tout a été déjà dit d'une certaine façon. En ce sens sa tâche n'est
pas de commencer, mais de se ressouvenir[12].
Ainsi tous les problèmes de la philosophie sont concetrés d'une certaine
façon dans la symbolique et du langage, ce qui met actuellement la
philosophie dans une situation assez ambiguë. "Le moment historique de
la philosophie du symbole, c'est celui de l'oubli et aussi celui de la
restauration: oubli des hierophanies; oubli des signes du Sacré; perte de
l'homme lui-même comme appartenant au Sacré (...) Et c'est l'obscure
reconnaissance de cet oubli qui nous meut et nous aiguillonne à restaurer
le langage intégral"[13].
Pareil à la maxime Es gibt Sein qui résume en quelque sorte la philosophie de
Heidegger, ce programme de la restauration ou recharge du langage est
esquissé dans la formule Ricoeurienne devenue célèbre: "Le symbole
donne à penser", qu'il faudrait déchiffrer de la façon suivante:
"le symbole donne; je ne
pose pas le sens, c'est lui qui donne le sens; mais ce qu'il donne c'est à
"penser", de quoi penser. A partir de la donation, la position; la
sentence suggère donc à la fois que tout est déjà dit en énigme et
pourtant qu'il faut toujours tout commencer et recommencer dans la dimension
du penser"[14].
La tâche de la philosophie serait alors "de penser à partir de la
symbolique, et selon le genie de cette symbolique. Car il s'agit de penser".
Par-là même "la philosophie commence à soi, elle est commencement.
Ainsi le discours suivi des philosophies est à la fois reprise herméneutique
des énigmes qui le précèdent, l'enveloppent et le nourissent, et
recherche du commencement, quête de l'ordre, appétit du système"[15].
Donc si la philosophie commence à soi comme pensée, elle exige en même
temps un retour à ce qu'elle n'est pas, à ce qui est "à penser",
et respectivement aux mythes, dont elle est issue. D'après Ricoeur les
mythes sont des récits traditionnels qui racontent des événements
survenus à l'origine des temps et qui fournissent un appui de langage à
des actions rituelles. À la différence des auteurs qui pensent qu'il faut distinguer philosophie et
mythologie jusqu'à les opposer (par exemple savoir préphilosophique, naïv
savoir philosophique, rationel,
"scientifique"), Ricoeur montre que les mythes sont particulièrement
révélateurs pour la philosophie du fait qu'ils manifestent une fonction
symbolique, une manière de dire indirectement le lien entre l'homme et ce
qu'il considère comme son Sacré. Comme mémoire de l'humanité ou ce de
quoi il faudrait se ressouvenir, le mythe et son langage peut être démythologuisé
au moyen de la physique, de la cosmologie, de l'histoire scientifique, et
renvoie ainsi à une couche d'expressions plus fondamentale que toute
narration et que toute speculation[16].
Le trait remarquable du langage mythique c'est "qu'il se sait
symbolique et que, avant toute philosophie et toute théologie, il est sur
le chemin de l'explication (...) le mythos est sur le chemin du logos"[17].
Base de la réflexion philosophique il se révèle en même temps par sa
sub-structure axiologique comme étant le fond de toute éthique et de toute
pensée religieuse. Le fait qu'il constitue avec l'éthique le noyau commun
de la philosophie et de la religion est à voir par l'analyse du symbolisme
le plus archaïque qu'est celui du mal concu comme souillure et
l'application de la phénoménologie herméneutique à un problème
particulier lié à ce symbolisme – la culpabilité. Ainsi, si le
discours religieux exprime d'une façon ou d'une autre le vécu ou
les données de la conscience religieuse, le discours philosophique les
rationalise, par contre, pour en dégager les visées. "Le philosophe
– souligne Ricoeur – adopte, par sympathie et en imagination, les
motivations et les intentions de la conscience confessante; il "ne sent
pas", il "ressent", sur un mode neutralisé, sur le mode du
"comme si", ce qui à été vécu par la conscience conféssante"[18].
C'est sur le fond symbolique et mythique qui va du mal et de la souillure au
péché et à la culpabilité que naissent les résaux des différentes
interprétations éthiques et philosophiques. À travers une analyse detaillée
Ricoeur montre plus particulièrement comment avec la culpabilité naît en
même temps une sorte d'exigence, qu'on pourrait nommer scrupule
et qui marque l'entrée de la conscience morale dans sa propre pathologie
– le scrupuleux s'enferme dans un labyrinthe inextricable de commandements
sans jamais finir à les satisfaire et ainsi se pervertit la notion même
d'obéissance au commandement, qui devient plus importante que l'amour du
prochain et de Dieu[19].
La tâche de l'éthique et de la philosophie serait en ce sens d'expliquer
le réseau complexe entre mal-liberté-obligation et d'en dégager les
significations. Par cette démarche même se dégage aussi la spécificité
de l'approche philosophique et celui de la théologie qui vont apparament au
sens opposé: si la l'approche ou la méthode de la philosophie, c'est la régression
– le mouvement d'appro-fondissement qui va des maximes mauvaises à leur fondement
mauvais, resp. du mouvement des péchés au péché, c-à-d à l'essence du péché, – l'approche ou la méthode de la théologie
serait l'inverse, c'est la progression – la reprise du dicours religieux
qui est celui de l'espérance en
l'interprétant à partir de l'eschatologie[20].
Autrement dit, si la philosophie vise le fondement, l'origine et l'essence
des phénomènes à expliquer et constitue ainsi une Grundfrage,
la théologie essaye par une Grundstiftung
originaire d'accéder aux fins que celle-ci implique. Mais ces deux
mouvements, d'après Ricoeur,
ne s'excluent pas. Au fait, à travers le questionnement éthique la
philosophie se dévoile comme un échec de la réflexion – comme limite du
savoir ou impossibilité de dévoiler l'énigme du fondément, tel par
exemple l'incapacité d'expliquer l'origine de notre liberté mauvaise, et
comme limite de notre pouvoir ou non-pouvoir de notre liberté. Étant ainsi
limitée la philosophie ne peut se constituer que comme une philosophie des
limites et des paradoxes (le non-pouvoir du pouvoir, la non-liberté de la
liberté etc.). Mais là où elle s'arrête se trouve précisément le point
où tout peut recommencer et ce point de départ n'est autre que celui de la
théologie, car "le retour à l'origine est le retour à ce lieu où la
liberté se découvre comme étant à delivrer, bref au lieu où elle peut espérer
être délivrée"[21].
C'est que la religion et la théologie tiennent un discours tout autre sur
le mal – le mal n'est plus tourné que vers l'homme, il est tourné vers
Dieu et ainsi notre existence est replacée dans le mouvement de la résurrection
du Christ, le mal est remis dans le mouvement de la promesse de la réstauration
du lien rompu. Ainsi à la différence de la philosophie qui se pose la
question du commencement du mal, la religion ne vise que la fin
du mal et sa dimension éthique ne fait de lui qu'une partie de l'éducation
du genre humain[22].
On voit donc que c'est
d'abord et surtout une différence epistémologique profonde qui fait la distinction entre philosophie
et théologie, resp. entre le discours-savoir ou logos de la philosophie et le logos de la théologie. Bien que ces
deux logos ne s'excluent pas et que celui de la théologie pourrait
prolonger celui de la philosophie, comme semble le suggérer Ricoeur, cette
distinction montre plutôt l'auto-suffisance originaire de la réflexion
philosophique. C'est ce qui a bien constaté Joseph S. O'Leary en remarquant
que Ricoeur "évite de refaire le travail des théologiens car il ne
vise le sens, comme arché et télos, que tel que l'esprit de réflexion peut le constituer, tout
en admettant que l'arché et le télos
de la foi sont d'un ordre qui dépasse ce domaine de la réflexion et en
constitue l'horizon, au sens de ce qui circonscrit le champ visuel et qu'on
ne peut jamais atteindre[23].
Même en se laissant porter par un mouvement extatique qui lui permet de se
dépasser, la pensée philosophique reste maîtresse d'elle-même. Si elle
exige d'elle-même un sacrificium intellectus, ce n'est point en se subordonnant à l'écoute
obéissante d'une parole de révélation. Si le philosophe interprête la
Bible, il ne procède pas ex fide in
fidem (Rom. 1, 17), mais plutôt du symbole ou du texte qui donne à
penser à la saisie réflexive de son sens. Ni le commencement ni la fin de
ce trajet ne supposent un acte de foi"[24].
Tout au contraire, nous allons voir que la pensée de Ricoeur arrive à
poser plutôt le contraire – c'est la théologie qui a besoin de la
philosophie comme instrument d'interprétation. II.
Herméneutique philosophique et herméneutique théologique
C'est dans Du texte à l'action
que Ricoeur rend compte de la relation complexe de l'inclusion mutuelle et
de l'interaction entre philosophie et théologie. Ce qu'il essaye de démontrer
c'est que l'herméneutique biblique semble d'abord n'être qu'une des applications possibles de l'herméneutique philosophique et donc une
herméneutique régionale par
rapport à la dernière; mais c'est ainsi qu'au premier abord car l'herméneutique
théologique présente des caractères si originaux que le rapport s'inverse
progréssivement de manière que l'herméneutique théologique se subordonne
finalement l'herméneutique philosophique comme son propre organon. Autrement dit, l'originalité et la particularité de
l'herméneutique théologique supposent d'une part une analyse valable pour
tout texte et d'autre part une philosophie du discours qui seule pourrait
les mettre en lumière.
La première "application"
de cette analyse ou hermé-neutique générale est à trouver dans l'usage
des catégories structurales
en exégèse biblique. Cela est à voir à travers le fait que la "confession
de foi" qui s'exprime dans les textes bibliques est inséparable des formes
du discours. Ces formes sont la narration, la structure oraculaire des prophéties,
la parabole, l'hymne, le proverbe, la législation, la sagesse etc. Ces
formes montrent, premièrement, l'affinité entre une forme de discours et
une certaine modalité de confession de foi (ainsi n'importe quelle
théologie ne peut être liée à la forme narrative, mais seulement la théologie
annoncant Jahvé comme le grand Actant d'une histoire de délivrance, c-à-d
une théologie en forme de Heilsgeschichte),
deuxièmêment, le rapport entre tel couple de structures et la tension
correspondante dans le message théologique (par exemple la tension entre
narration et prophétie se prolonge jusque dans la perception du temps que
l'une consolide et que l'autre disloque[25]),
et, troisièmêment, le rapport entre configuration d'ensemble du corpus
littéraire et l'espace d'interprétation ouvert par toutes les formes du
discours prises ensemble (toutes les formes du discours constituent un
ensemble, un système circulaire ou le contenu de chacune recoit sa
signification de la constellation totale et le langage religieux parait
comme un langage polyphonique soutenu par la circulrité des formes).
Autrement dit les significations théologiques sont strictement corrélatives
des formes du discours.
La seconde "application"
de l'herméneutique générale à l'exégèse met en lumière le couple
"parole – écriture". Elle est d'une importance majeure pour le
problème qui nous intéresse ici car elle montre assez nettement que
Ricoeur assigne une priorité de l'approche et de l'interprétation
philosophique par rapport à ceux de la théologie jusqu'à styliser l'Écriture
et l'accomoder aux exigences de l'herméneutique philosophique. D'après lui
"l'herméneutique biblique reçoit de l'herméneutique philosophique un
important avertissement: celui de ne pas construire trop vite une théologie
de la Parole qui n'inclue pas, initialement et dans le principe même, le
passage de la parole à l'écriture". Et il ajoute: "Cet
avertissement ne manque pas d'à-propos, tant la théologie est portée à
élever la Parole au-dessus de l'Écriture"[26].
Or, si l'on accepte que la parole précède toute écriture sans en être lié
alors on manquerait ce que Ricoeur appelle "la situation herméneutique
première de la prédication chrétienne"[27].
C'est pourquoi il essaye de montrer qu'à toutes les stades la parole
entretient un rapport à l'écriture et d'abord qu'elle se rapporte dès le
début à une écriture antérieure qu'elle interprète: "Jésus lui-même
interprète la Torah; saint Paul
et l'auteur de l'épitre aux Hebreux interprêtent l'événement christique
à la lumière des prophéties et des institutions de l'ancienne alliance;
d'une manière générale, une herméneutique de l'Ancien Testament, en tant
qu'écriture donnée, est impliquée par la proclamation que Jésus est
Christ (...) Il semble donc qu'une écriture doive précéder la parole, si
la parole ne doit pas rester un cri"[28]
– souligne Ricoeur.
Mais en est-il vraiment ainsi? Faut-il oublier ou négliger le fait
qu'il y a eu et qu'il y a deux Thoras
– la Thora orale et la Thora écrite,
que la première non seulement devance la seconde, mais qu'elle est plus
importante puisqu'elle vient directement de Dieu ou du Saint Esprit. Non
seulement l'enseignment de Moïse, le Zohar,
le Sepher Yezirah, le
Livre d'Énoch ont été reçus
par les illuminés par voie orale, avant d'être transmis par écrit, mais
c'est le cas aussi des Védas et de beaucoup d'autres livres saints. Aussi serait-il faux
de voir en Jésus qu'un simple interprête de la Torah; il est avant tout Celui qui est venu pour proclamer
le Nouveau Testament et non de donner une interprétation ou réinterprétation
de l'Ancien. C'est par cette kérigme et l'exemple qu'Il a donné en
mourrant sur la Croix qu'Il est devenu "la Voie, la Verité et la
Vie". Cela prouve que l'illumination et l'inspiration du Saint Esprit
vont en avant de l'écriture loin qu'il s'agit là d'un cri,
qui se dissiperait s'il ne serait fixé par l'écriture; il ne se
dissiperait pas, car une fois qu'il atteint l'esprit et le coeur de celui
qui est prêt à les recevoir il les change; si la transmission du savoir
secrèt par le Saint Esprit exige pourtant d'être fixé par écrit (et
par-là de passer souvent d'une forme ésotérique en une forme exotérique),
c'est pour servir non seulment un homme, mais tous les hommes. Car le Logos
c'est fait chair pour redonner la Parole seule susceptible à nourir les humains.
Si nous ne pouvons donc
pas admettre la primauté du texte sur la parole ou la nécéssité absolue
du lien parole-écriture, respectivement que le christianisme est dès le début
une exégèse, nous acceptons volontiers que "cette chaine est la
condition de possibilité d'une tradition, au sens fondamental de
transmission d'un message"[29].
La troisième "application"
de l'herméneutique générale – la "chose du texte" ou le
"monde du texte" (catégorie qui est centrale aussi bien pour
l'herméneutique philosophique que celle de la Bible) – est censée à
expliquer la spécificité de la parole et de l'écriture bibliques. Et là
encore Ricoeur essaye-t-il d'accomoder l'Écriture aux exigences de l'herméneutique
philosophique plutôt que le contraire. La "chose" du texte comme
objet de l'herméneutique, c'est le monde qu'il déploie devant lui. La
premiere tâche de l'herméneutique serait non de susciter une décision
chez le lecteur, mais simplement de déployer le monde d'être du texte
biblique. Or, mettre au-dessus du tout cette "chose" ou "monde"
du texte biblique, c'est d'après Ricoeur "cesser de poser le problème
de l'inspiration des Écritures dans les termes psychologisants d'une
insufflation de sens à un auteur qui se projette dans le texte, lui et ses
représentations; si la Bible peut être dite révélée, cela doit être
dit de la "chose" qu'elle dit; de l'être nouveau qu'elle déploie"[30].
Nous n'avons pas à nous lancer ici dans des longues analyses;
contentons nous seulement à rappeler que c'est la lettre qui tue et
l'Esprit qui vivifie. Ricoeur a pourtant raison de souligner que le monde du
texte biblique qui se livre à nous a, comme d'ailleurs tout autre monde, un
horizon global, sans privilège personnaliste et qui ouvre des dimensions
différentes – cosmologiques, historico-mondiales, éthiques,
anthropologiques et même une dimension poétique,
– un horizon qui a un référent principal: Dieu. Et sans doute le God-Talk qu'il évoque constitue-t-il un des traits spécifiques du
discours biblique. Mais que gagnerait
le croyant ou l'incroyant à qu'il est adressé de l'herméneutique biblique
dont la tâche serait de déployer toutes les implications de sa
constitution et de son articulation? Et le philosophe enfin, qu'en ferait-il?
Ainsi et paradoxalement
si en éthique c'est la théologie qui semble pouvoir prolonger et pousser
la réflexion philosophique plus loin, en herméneutique, où l'homme est
entièrement mis "devant le texte", c'est plutôt la philosophie
qui doit guider la théologie. Mais l'herméneutique philosophique peut-elle
réellement servir de voie à la théologie au bout de laquelle on
reconnaitrait sa spécificité? Ne voile-t-elle pas plutôt ce qu'elle veut
expliquer et ne tue-t-elle pas ce qu'elle prétend interpréter? Quoi qu'on
peut répondre, une grande différence se dessine entre l'herméneutique
philosophique et la réception religieuse: pour l'herméneute "Expliquer
plus, c'est comprendre mieux", mais le Seigneur n'a-t-il pas dit:
"Ceux qui ont des oreilles entendront et ceux qui ont des yeux verront". III.
La philosophie de la religion et la philosophie religieuse "Penser
<<parole de Dieu>>, c'est accepter de s'engager
sur des chemins qui peut-être se perdent". Paul
Ricoeur[31]
On pourrait expliquer ce passage assez signifiant des premiers
oeuvres de Ricoeur – Karl Jaspers et
la Philosophie de l'existence et Gabriel
Marcel et Karl Jaspers – où sa pensée semble s'inscrire dans la
philosophie religieuse et des oeuvres de la période de l'herméneutique théologique
à ces derniers écrits où il soutient le primat de la réflexion
philosophique sur la pensée religieuse et théologique avec une réévaluation
des problèmes essentiels tel que le mal par exemple, avec un dépassement
de sa formation paulienne, augustinienne et lutherienne qu'il considère
aujourd'hui, sans doute avec raison, comme ayant été trop limitée[32].
Mais si une tradition – peu importe qu'il s'agit du protéstantisme, du
catholicisme, de la foi orthodoxe ou celle des musulmans – s'est avérée
trop dogmatique et restreinte pour la liberté, qui est la quintessence de
la pensée philosophique, est-ce une raison pour abandonner et fermer la
voie de toute philosophie religieuse, de toute démarche philosophique qui
voudrait non seulement expliquer tel ou tel texte religieux, mais explorer
et suivre la voie aussi des implications d'une réflexion sur l'expérience
mystique et celle des phénomènes qu'on a apellé par faute de langage
"surnaturels"? Je ne pourrais pas m'arreter ici sur les possibilités
peu evoquées et les horizons axiologiques, ontologiques et epistémeologiques
qui non seulement ne font aucune restriction à la pensée philosophique
mais, tout au contraire, l'élargissent en y ajoutant de nouvelle dimensions
d'interprétation. J'ajouterais simplement que non seulement Kirkegaard, Marcel et Jaspers, mais aussi
des philosophes tels que Teilhard de Chardin, Simone Weil et Edith Stein ont
réussi à surpasser les instruments, les catégories et les explications
parfois trop simplistes et restreints de la théologie catholique et de la
pensée néothomiste, ainsi que ce personnalisme anthropomorphe qui a fait
tort non seulement à la dimension cosmique, mais aussi à l'Être inéffable
et illimité de la Transcendance, ainsi qu'à la vraie Christologie; et cela
veut dire qu'une "philsophie religieuse" peut être concue comme philosophie qui dépasse les dogmes et les canons de la religion en
faveur de l'Esprit. Encore, ce
qu'il nous importe à montrer ici, ce n'est pas tellement si une philosophie
théologique ou une théologie philosophique pourrait ou non tirer un bénéfice
des conclusions de l'herméneutique biblique, proposée par Ricoeur.
Acceptons qu'il ait déjà montré quels seraient ces bénéfices[33].
Il s'agit plutôt de voir si par la distinction entre philosophie et
religion (ou théologie), que Ricoeur a effectué pour relever leur spécificité
et surtout pour préserver l'indépendance de la réflexion et de l'interprétation
philosophique comme pensée, il a saufgardé la possibilité propre de la philosophie
religieuse comme telle.
Pour éviter toute
confusion il faudrait dès le début établir une différence nette entre
"philosophie de la religion", c-à-d la philosophie (respectivement
la phénoménologie ou l'herméneutique philosophique) comme méditation sur
la religion, et "philosophie religieuse", c-à-d la philosophie
qui se constitue comme prolongement de la foi et de la pensée religieuse.
A la différence des
auteurs qui ont situé l'oeuvre de Ricoeur dans la ligne de la "philosophie
religieuse" et qui ont suggéré qu'il faut le créditer d'une "philosophie
de la religion" Jean Greisch a remarquablement montré que Ricoeur a
fourni "tous les éléments permettant de construire un modèle herméneutique
de la philosophie de la religion"[34].
C'est en se confrontant aux quatre modèles de la philosophie de la religion
– le modèle spéculatif
(Hegel), le modèle critique
(Kant, néo-kantiens, Tillich, Troeltsch, Duméry, Nabert, Feuerbach,
Nietzsche, Bloch), le modèle phénoménologique
(Scheler, van der Leeuvw, Eliade) et le modèle linguistique (Frege, Wittgenstein, Austin, Searl, Evans)[35],
que d'après lui Ricoeur a constitué son modèle
herméneutique. A la différence des autres modèles cette dernière se
présente comme une métamorphose dont le trait principal est le rejet de
l'homologie et le pari sur la diversité, sur la multiplicité et la
polyphonie des langages religieux et de leurs genres littéraires. D'abord
parce que "l'eschatologie de la conscience est toujours une répétition
créatrice de son archéologie"[36]
et ensuite parce que sa thèse préliminaire est que "le phénomène
religieux lui-même n'existe que dans le procès historique de l'interprétation
et de la réinterprétation de la parole qui l'engendre"[37]
et que cela élimine la position d'un locuteur privilégié.
Reste la question quelle
est la place de la "philosophie religieuse" dans l'oeuvre de
Ricoeur. À la différence des auteurs mentionnés qui considèrent cette
dernière simplement comme une expression de la "philosophie religieuse"
j'admets avec Olivier Mongin qu'elle "met en scène une jeuxtaposition
conflictuelle entre la philosophie et la non-philosophie"[38],
resp. la religion, ce qui pose nécessairement la question est-ce que de ce
point de vue une philosophie religieuse serait-elle possible.
Cette question semble résolue
précisément dans les Lectures 3
qui mettent en lumière les points d'intersection mentionnés au début.
Dans ces textes, écrits à différentes époques de son évolution, Ricoeur
essaie en particulier de mettre au clair la question principale "qu'est-ce
que la philosophie?" en établissant son autonomie à travers le biais
de la "reprise" de ses sources non-philosophiques tels que le
prophétisme, l'apologie, la poésie, le roman etc. Il montre que c'est
d'abord dans son "éléction" que le propète résiste à toute
confusion avec le philosophe: "le prophète est arraché à lui-même
par un Dieu qui l'investit et s'annonce comme une menace de destruction; il
est l'homme non de la liberté mais de la nécéssité (...); pour cet homme
lié, il n'y a pas de place pour
un secteur laique de l'existence, pour une morale et une politique
autonomes"[39].
Le prophétisme est irrémédiablement lié à l'exégèse, il
annonce l'histoire finie à l'horizon du Jour
de Dieu et la possibilité tragique que cotoie l'existence humaine –
le Rien. Malgré son particularisme, notamment juif, la parole prophétique
possède un universalisme dans
lequel elle se croise avec la philosophie – la découverte de la condition
humaine dans son ensemble, la création et le temps historique e.a. Or la
notion de Création dans l'Écriture est née de celle de l'Alliance et donc
la question de la possibilité propre de la philosophie religieuse serait,
d'après Ricoeur, "de savoir si et comment il est possible de
philosopher à partir de cette Alliance", de cette éléction, de cette
eschatologie..."[40].
Dans ce premier essai nommé "Philosophie et prophétisme" et
concu en 1952 Ricoeur ne donne pas de réponse. Ce n'est que trois ans plus
tard qu'il résoud la question au moyen de la relation entre le Dieu "pathétique"
des juifs et le "divin" ou theion
des grecs. "La Bible dit Dieu; la philosophie dit l'Être –
souligne-t-il. – Pour la philosophie, Dieu n'est qu'un existant, un étant,
et la question reste encore de l'être de cet étant; cette question
englobe la religion dans la philosophie. Mais y aurait-il eu philosophie si
l'être n'avait toujours déjà interpellé l'homme à travers la poesie
fondamentale des mythes et des religions, avant la prose philosophique?
(...) L'interpéllation de l'homme par l'être est une interpéllation comme
par quelqu'un; du coup je ne puis poser la question de l'être de tout ce
qui existe – voire celle de l'être de Dieu – qu'à partir de
l'existence de celui qui est dans l'interpellation de l'être; cette
subordination de l'être à l'existence de Celui qui est absolument nous ramène
du divin à Dieu, de la philosophie à la religion"[41].
Cette conception remarquable permet l'explication
des condition de possibilité du passage (passage d'ailleurs historique) des
formes diverses de religion à la philosophie, ou mieux encore – aux
philosophies, et, inversement, celui de la philosophie à la religion. Il
s'ensuit d'emblée que la "philosophie religieuse" serait l'acte
de pensée qui maintient les deux dimensions à la fois dans leur
interaction réciproque – celle du divin et celle de Dieu.
Cette réponse serait
suffisante et complète si la "philosophie religieuse" n'était que
philosophie. Mais étant "religieuse" elle suppose ce trait
particulier qu'est l'acte de foi, resp. que le sujet de cette philosophie
soit croyant. Or, dans son essai récent sur la "Phénoménologie de la
religion" (1993), Ricoeur souligne qu'"à la différence de l'adhésion
à une école philosophique, adhésion qui peut être argumentée et justifiée,
du moins jusqu'à un certain point, l'adhésion à une confession religieuse
revêt un caractère singulier. Au départ il s'agit pour la plupart d'un
hasard de naissance, pour certains de l'aléa d'une conversion; en cours de
route, la contingence se transforme en choix raisonné, pour culminer dans
une sorte de destin, frappant de son sceau la compréhension globale des
autres, de soi-même et du monde, sous le signe de la réception de la
Parole d'un Autre, recueillie dans ses traces historiques et médiatisée
par de longues chaînes d'interprétation"[42].
D'après cet avoeu la foi naît d'une raison irrationnelle et ne se
rationalise qu'ensuite, elle jaillit d'un "hasard transformé en destin
à travers un choix continu"[43].
Il semble que cette conception du destin chez Ricoeur exclut la prédestination
personnelle et l'élection qui ne sont réservées qu'au prophètes ou, au
plus, aux apôtres mais non pas aux simples pour lesquels le Logos s'est
fait chair et s'est sacrifié. La prédestination d'être poète, grand
peintre, musicien de génie, philosophe, moine ou simplement croyant
n'existe pas – c'est un univers presque a-thée où notre vie ne dépend
que du hasard et de notre choix et où soudain ce hasard même fait apparaître
Dieu pour nous convaincre qu'Il existe. J'en conviens qu'il y a hasard et
choix, mais si Dieu existe et n'est point inventé, il y a aussi appel et élection
par la grâce. Et Ricoeur ne
convenait-il, quarante ans avant, qu'il y a interpéllation de l'homme par
l'Être, respectivement par Dieu? C'est cet appel même qui apparait souvent
comme un miracle merveilleux, comme éclair ou illumination, comme apparence
mystérieuse etc. et qui constitue sinon le début de la philosophie
certainement le début de la foi, sa source irrationnelle ou, mieux encore, suprarationnelle.
Cet appel suppose pourtant d'être reçu et d'être reçu non pas n'importe
comment; il suppose nécessairement la conversion comme changement intérieur
radical, comme changement du coeur et de l'esprit humain. Je ne voudrais pas
trop insister sur le fait, bien qu'il est ici d'importance capitale, que la
foi véritable est réception de la Parole de l'Autre qui n'est pas
obligatoirement, ni essentiellement "recueillie
dans ses traces historiques et médiatisée par de longues chaînes
d'interprétation" mais qui est plutôt ce changement radical qui
s'accompagne d'une communication réciproque et vivante au moyen de
recueillement, de prières, de méditations, d'abstentions, de dons e.a.
dans lesquels l'être humain envoit et reçoit des messages et qui constiue
ce que l'on pourrait nommer l'"expérience mystique". Pour le
croyant le texte n'est pas tout, c'est l'Autre en tant que intimius intimo meo et
prochain. Il faudrait donc distinguer deux sortes de foi – celle qui
est recue simplement par la tradition
culturelle, de famille, de communauté ou en école et celle qui (parfois à
l'encontre de la tradition) nous parvient comme un don, comme un présent
"d'en haut"; ou encore
– la foi qui est entretenue par les rites et les livres, une foi souvent
morte, une foi de l'habitude, et la foi entretenue par le coeur comme une
conversation avec la Parole vivante de Dieu. Cette conversation sans doute
intime et personnelle n'a, à mon avis, rien à faire de l'herméneutique
philosophique. Ainsi, si la philosophie peut bien se passer de la religion
ou de la théologie, le contraire est vrai autant. Mais le problème c'est
que si "le pari du croyant est que ce cercle puisse n'être point
vicieux, mais bien portant et vivifiant"[44],
il reste la question du pari du philosophe en tant que philosophe. Ne
voulant se tenir qu'à l'argumentation justifiée celui-ci n'aurait de même
rien à faire des propositions bibliques ou religieuses n'y découvrant
précisément que des suppositions non-fondées
et des paraboles incompréhensibles; par contre, voulant prolonger la foi au
moyen de la raison et de l'argumentation il se perdra dans les "longues
chaînes" d'interprétation textuelle en abandonnant le terrain propre
de la foi et de son expérience.
Sans doute l'oeuvre de
Ricoeur, bien que fournissant une nouvelle philosophie de la religion, ne
constitue point une philosophie
religieuse, ni une philosophie
religieuse, mais (une) ouverture ou pluralité d'interprétations et
d'herméneutiques qui se reprennent, interposent et superposent en
s'explorant mutuellement tout en évitant à s'unir ou à s'unifier. Dans
cette polyphonie le discours philosophique et le discours religieux ne sont
que deux chemins qui s'approchent et se croisent pour reprendre leurs
distances. Il semble alors que de ce point de vue la
philosophie religieuse est seulement explicable et sinon impossible du moins
"à éviter". Déchiré entre le vouloir croire et le vouloir
comprendre, le philosophe qui veut être à l'écoute de l'espérance reste
à l'écoute des rationalités tant qu'il veut rester
que philosophe.
Peut on croire encore en tant que philosophe? La réponse est là, mais la provocation
reste. [1]
Une variante de cet
article est publiée sous le titre Entre la Régression et
l'Eschatologie: Philosophie et Théologie dans la Phénoménologie herméneutique
de Paul Ricoeur dans Temps-Utopie-Eschatologie, Peeters,
Leuven, 1999, pp. 65-80. [2]
Quo Vadis? in: Labyrinth vol. 2, Winter
2000; cf.
La réfiguration – compte rendu après 40 ans. Interview avec Y.
Raynova (en bulgare), Filosofski
alternativi, 1993/5, p. 16. [3]O.
Mongin. Note éditoriale. In: Paul Ricoeur. Lectures 3, Seuil, P., 1994, p. 11; cf. de odem. Paul
Ricoeur, Seuil, P., 1994. [4]
P. Ricoeur. Histoire et vérité, Seuil, P., 1955, pp. 81-98. [5]P.
Ricoeur, Le conflit des interprétations, Seuil, P., 1969, pp. 273-282,
365-369, 398, 401, 472-479. [6]P.
Ricoeur. Philosophie de la volonté, Aubier, P., 1949, pp. 180-184 et 427. [7]Ibidem.,
p. 425. [8]Ibidem.,
p. 427. [9]Cf.
le chapitre sur les sources non-philosophiques de la philosophie dans P.
Ricoeur. Lectures 3, Seuil, P., 1994, pp. 153-259. [10]P.Ricoeur. Le conflit des interprétations, p. 416. [11]Ibidem., p. 428. [12]Ibid., p. 283. [13] Ibid., p. 284. [14]Ibid. [15]Ibid., p. 292. [16]Ibid., p. 417. [17]Ibid., p. 418. [18]Ibid., p. 417. [19]Ibid., pp. 420-421. [20]Ibid.,
pp. 425 et 427. [21]Ibid., p. 426. [22]Ibid., pp. 429-430. [23]Voir
P. Ricoeur, De l'interprétation. Essai sur Freud, Seuil, P., 1965, p. 505. [24]J.
S. O'Leary, L'herméneutique théologique et ses éffets philosophiques. In: Paul
Ricoeur. Les métamorphoses de la raison herméneutique. Cerf, P.,
1991, p. 102. [25]
C'est pour cela que, comme le fait remarquer Ricoeur, "le Dieu de
l'Exode doit devenir le Dieu de l'Exil, s'il doit demeurer le Dieu du
futur et non pas seulement le Dieu de la mémoire" (Du
texte à l'action, Seuil, Paris, 1986, p. 122). [26]P.Ricoeur. Du texte à l'action, p.
123. [27]Ibid., p. 124. [28]Ibid. [29]Ibid., p. 125. [30]Ibid., p. 127. [31]P.Ricoeur. Le conflit des interprétations, p. 392. [32]
Cf. P. Ricoeur: La réfiguration
– compte rendu après 40 ans. Interview avec Y. Raynova (en
bulgare), Filosofski alternativi,
1993/5, pp. 18-19. [33]Cf.
P. Ricoeur. Lectures 3, Seuil, P., 1994, pp. 363-366. [34]
Cf. J. Greisch. La
métamorphose herméneutique de la philosophie de la religion.
In: Paul Ricoeur. Les métamorphoses
de la raison herméneutique. Cerf, P., 1991, p. 314. [35]A
la différence de Greisch nous pensons qu'il a encore d'autre modèles
tels que le modèle pragmatique, théosophique (bien qu'on peut en
discuter s'il est "philosophique" ou non) etc., mais ce n'est
pas notre tâche ici de le faire. [36]P.Ricoeur. Le conflit des interprétations, p. 329; J. Greisch. op. cit., p.
327. [37]P.Ricoeur. Le conflit des interprétations, p. 393; J. Greisch. op. cit., p.
333. [38]O.
Mongin. Note éditoriale. In: Paul Ricoeur. Lectures 3, p. 11. [39]P.
Ricoeur. Lectures 3, p. 156. [40]Ibid., p. 160. [41] Ibid., p. 184. [42]Ibidem.,
pp. 270-271. [43]Ibidem. [44]Ibidem.
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